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Les élèves inégaux face à l'enseignement à distance

17.04.2020

Les professeurs tentent tant bien que mal de maintenir leurs cours à distance. Une situation qui amplifie le décrochage scolaire des élèves les plus en difficulté. C'est en leur nom que le président de la République a annoncé la reprise progressive des cours le 11 mai. 

“Nos enfants doivent pouvoir retrouver le chemin des classes.” Dans son allocution du 13 avril, le président de la République Emmanuel Macron a annoncé la reprise progressive des cours dès le 11 mai au nom de la lutte contre les inégalités. “Trop d’enfants notamment dans les quartiers populaires, dans nos campagnes, sont privés d’école sans avoir accès au numérique et ne peuvent être aidés de la même manière par les parents”, a justifié le chef de l’Etat. 

Les enseignants pensent immédiatement à la mise en place des gestes barrières dans leurs classes. “Ça me laisse dubitative,” réagit Agnès Malod, professeure de mathématiques dans un collège et un lycée à Montélimar. “S’il faut respecter les conditions d'éloignement et d’hygiène, elles sont totalement incompatibles avec notre fonctionnement habituel.” Les cinq classes qu’elle gère regroupent chacune une trentaine d’élèves. “Je ne vois pas comment nous pouvons les éloigner les uns des autres avec l’espace dont nous disposons”, poursuit-elle.

À l’école primaire Royannez de Crest, Florimont Guimard, enseignant en CM2, estime qu’il faudra “un plan d’action bien précis” pour la reprise progressive des cours, avec des moyens de protection : masques, gel, et moins d’élèves dans les établissements. 

D’ici quinze jours, le gouvernement devrait présenter “le plan de l’après 11 mai”, qui répondra peut-être aux questionnements des enseignants. 

L’enseignement écran à écran 

Depuis la fermeture des écoles, Agnès Malod essaie de respecter l’emploi du temps de ses élèves en organisant “une classe virtuelle” avec l'aide d’une plateforme développée par le Centre national d’enseignement à distance (CNED). Le traditionnel tableau est remplacé par un écran interactif où les élèves peuvent se connecter en simultané. “Je vois en temps réel qui est présent et qui ne l’est pas”, détaille l’enseignante qui assure des cours à des collégiens et lycéens dont le niveau s'étale entre la cinquième à la terminale. 

Si la majorité d’entre eux sont assidus, deux à trois élèves manquent toujours à l’appel dans chaque classe. “ Ceux qui ne sont pas présents étaient déjà en décrochage avant le confinement”, analyse-t-elle.” Les familles ont été contactées par moi-même et la direction. Nous ne pouvons pas faire plus”. Selon elle, le confinement peut accentuer l’éloignement de l’enseignement des élèves déjà en décrochage scolaire. 

 

Professeur a domicile

Le nouveau bureau de la professeure de mathématiques Agnès Malod. Sur son écran, une "classe virtuelle", où elle projette aux élèves le calcul mental quotidien. ©Agnès Malod

 

Pour Florimont Guimard, il est difficile de faire cours à distance : “La classe, c’est avant tout des interactions avec l’ensemble les élèves. À travers les écrans, nous en avons beaucoup moins et pas avec l'ensemble des élèves”, commente-t-il. Malgré tout, l’enseignant tente de donner des explications à l’écrit et par téléphone aux élèves en difficulté : “Nous savons que certaines notions vont être compliquées à comprendre chez certains élèves. D’habitude, nous pouvons réunir un petit groupe au fond de la classe. Là, c’est du temps de communication et d’explication par écrit en plus, tout en sachant qu’il y a des familles qui ne vont pas pouvoir y avoir accès.”

Sur décision du ministère de l’Education, les notes obtenues durant le confinement ne sont pas prises en compte dans le contrôle continu. “Les élèves le savent”, anticipe Agnès Malod, soucieuse de garder un indicateur du niveau de ses classes. ”Je dois expliquer que même si elles ne comptent pas, je continue de les évaluer pour que les parents soient informés du travail de leur enfant.” 

La professeure sait que l’implication des parents peut influencer celle de l’enfant. C'est dans cette optique, que l'instituteur Florimont Guimard échange de plus en plus avec les parents d’élèves. “On y passe beaucoup plus de temps”, concède-t-il. Même retour pour Thomas Pannequin, également enseignant à l'école Royannez de Crest, qui doit penser ses corrections pour les deux publics. “En classe, je peux saisir si l’élève a bien compris. N’ayant plus accès à ces informations, je dois aussi veiller à ce que les parents comprennent pour qu’ils puissent éventuellement leur expliquer”. 

Si les modalités de la reprise des cours sont encore floues, le ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer a fait savoir, le 15 avril, sur LCI que le critère social “va guider les décisions que l’on doit prendre.” “Nous avons actuellement des élèves, que malgré tous nos efforts, nous n’arrivons pas à joindre, [soit] environ 5% d'entre eux.” 

Il précise également que cette reprise sera “progressive”. “Nous serons pendant longtemps dans un mix entre l’enseignement à distance et la possibilité d’être présent à l’école”, précise-t-il sur la chaîne du groupe TF1. 

Pas tous égaux face au réseau

L’enseignement à distance reste compliqué pour les élèves qui n’ont pas accès à Internet. Thomas Pannequin a tenté d’organiser des réunions virtuelles en demie-classe avec ses élèves de CE2-CM1. “Six d’entre eux étaient connectés, mais deux autres ne nous entendez pas”, relate l’instituteur. ”Je sais que pour certains c’est difficile. J’ai l’impression qu’ils envoient tout depuis un téléphone portable. Les enfants n’ont pas toujours accès à un ordinateur”.

La mairie de Crest propose d’imprimer les devoirs et autres documents éducatifs pour les familles qui n’ont pas d’imprimante et/ou internet. “ Il y a des collègues qui habitent près de leurs écoles, qui vont faire des photocopies et qui vont les distribuer aux familles parce que sinon ils savent que ce ne sera pas imprimé”, explique néanmoins Florimont Guimard. 

L’instituteur souligne également que les parents se rendent parfois à l’école, notamment pour récupérer des documents administratifs, comme le dossier d’entrée en sixième. “C’est toute la problématique entre se confiner et ne laisser personne sur le bord du chemin. Ceux qui sont en difficultés d’équipement, comment les aider si ce n’est en dérogeant à la règle du confinement ?” , interroge-t-il. L’enseignant craint de perdre le lien qu’il tente de mettre en place au quotidien avec les parents d’élèves, même s’il admet que les appels téléphoniques permettent de connaître certaines situations familiales complexes.

Estelle Pereira et Elodie Potente

 


L'accueil des enfants de soignants: un exemple pour la reprise du 11 mai ?

“Aujourd’hui, nous accueillons 30 000 élèves par jour, au titre de l’accueil des enfants de soignants”, a souligné Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education sur LCI ce 14 avril, "et nous le faisons bien", justifie-t-il pour rassurer sur la capacité du système scolaire à organiser une reprise des cours sécurisée.

À Crest, une quinzaine d’enseignants se sont portés volontaires pour garder les enfants des personnels soignants. C’est à l’école Chandeneux qu’ils sont rassemblés tous les jours : “À Crest, il n’y a pas beaucoup d’enfants concernés et on les encadre par demie-journée”, explique Florimont Guimard. “C’est mis en place avec l’aide de la mairie et du personnel qui s’occupe normalement du périscolaire.”

Chaque commune est libre, depuis le début du confinement, de s’organiser comme elle souhaite pour répondre aux demandes : “ Vers Chabeuil, il y a trois communes qui se partagent l’école. Il n’y a qu’un seul point de rassemblement et ce n’est que le personnel municipal qui se charge de la garde”, indique l’enseignant. Pour tout renseignement sur Crest, contactez le 04 75 25 64 75.

 

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