Autres regards sur le film “Au nom de la terre”

25.10.2019

Au nom de la terre : une histoire de la transmission

L’histoire vraie que raconte le film “Au nom de la terre” m’a fortement touché(e), comme beaucoup de spectateurs (plus d’1 million en moins d’un mois). Mais j’y ai vu tout particulièrement un drame de la transmission.
Au début du film, le père et le fils signent la location de la ferme familiale et la vente du stock. La mère est debout, derrière et ne dit rien. La femme est assise, mais ne parle pas non plus. Le père a décidé, et fait servir à boire le verre qui conclut la transaction. Puis il se retire dans son pavillon, dans un lotissement, à la ville.
Il s’agit formellement d’un contrat entre deux entrepreneurs, deux hommes d’affaire, devant notaire.
Mais en fait le fils hérite d’une charge : être à la hauteur de son père, du métier de paysan, de la ferme familiale et de sa réputation, pour les transmettre un jour à son tour. Et pour cela il n’a qu’un moyen : travailler dur.
De son voyage aux États-Unis, avant de revenir à la ferme, il a ramené des photos des grandes plaines et des chevaux, pas de Wall street ni de la bourse de Chicago.
Quand la ferme a des problèmes économiques, que travailler dur l’a épuisé, la fuite en avant est la seule solution. Il ne peut finalement refuser le destin qui lui a été assigné qu’en se donnant la mort.  L’acteur Rufus campe un patriarche impressionnant et quand il vient sur la tombe de son fils, on peine à percer ses pensées.

F.B


Au nom de la terre : une histoire des masculinités

On ne ressort pas indemne du film d'Édouard Bergeon. Difficile de se dire que là, bien installés sur nos fauteuils rouges on a vu une vie se briser sous nos yeux, et que potentiellement on a dans la salle des personnes qui ont vécu la même chose. J'ai eu ce besoin urgent d'écrire après avoir vu le film. Écrire que ce n'est pas seulement un film sur le monde agricole, aussi difficile soit-il. J'y ai vu ce que l'on ne dit pas ou peu, ce spectre des masculinités qu'on lit très mal. Saviez-vous qu'il y a quatre fois plus d'agriculteurs que d'agricultrices qui se suicident ? Saviez-vous que le suicide en France est trois fois supérieur chez les hommes que chez les femmes ?

La socialisation des petits garçons est genrée dès la crèche. Et par la suite, ça ne fait qu’empirer. Les consignes principales dirigées vers les garçons sont : de "ne surtout pas pleurer", "d'être un homme", de "ne pas jouer comme une fille". Être une fille est donc une insulte, montrer ses émotions n'est qu'un truc de filles. Résultat, on construit des hommes pleins d'égos, de fierté, mutiques, qui ne pleurent jamais et qui parfois deviennent violents.

Le documentaire "The mask you live in" montre bien à quel point les hommes ne sont pas naturellement plus violents que les femmes, mais que c’est la société qui les construit comme ça. Et le monde agricole est, me semble-t-il, une parfaite illustration de la socialisation des hommes.

Bien sûr, il y a d'autres facteurs. L'isolement, les finances, la violence ressentie par des agriculteurs qui travaillent trop et sont mal payés. Mais il y a aussi cette question du mec taiseux, qui ne peut pas dire. Qui "se soigne par le travail" alors qu'il est déjà à bout. Qui finit dans un tel gouffre, dans un déni si profond qu'il préfère rester enfermé chez lui. Dans “Au nom de la terre” le socle familial est là, ancré, enraciné. Mais il y aussi la figure du père de Pierre, dur, fermé.

Le fait que le taux de suicide soit particulièrement élevé chez les agriculteurs est vrai dans le monde entier. Une étude Québecoise recense toutes les données sur la santé psychologique des hommes en milieu rural. “En milieu rural, il est attendu que les « vrais » hommes demeurent stoïques face à l’adversité, qu’ils soient robustes, capables d’endurer de longues heures de travail dans des conditions météorologiques extrêmes ou des conditions de travail potentiellement dangereuses (Alston et Kent, 2008; Little, 2006). Chez les agriculteurs, même si les attributs physiques demeurent fort présents sur le plan symbolique, les habiletés entrepreneuriales et les compétences technologiques semblent occuper une plus grande importance (Courtenay, 2011).” Pour l’instant, aucune étude française n’a inclus la question de la “masculinité hégémonique” dans l’analyse de la détresse psychologique chez les agriculteurs.

Dans The mask you live in, le Dr James Gilligan soulignait : "Que ce soit de la violence meurtrière ou suicidaire, les garçons en viennent à ces actes désespérés uniquement lorsqu’ils se sentent honteux, humiliés, ou qu’ils seraient humiliés s’ils ne prouvaient pas qu’ils sont « de vrais hommes »."

Une seule question me vient alors : c’est quoi être un “vrai homme” ?

E.P

Pour aller plus loin :

L'étude Québecoise sur les hommes dans le monde rural : https://www.erudit.org/fr/revues/ss/2012-v58-n1-ss0144/1010442ar/

Le podcast "Les couilles sur la table" de Binge Audio qui questionne les masculinités


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