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Mobilités et tiers-lieux : 4 questions à Aurore Flipo

21.12.2018

Indépendants, associations, artisans, les tiers-lieux regroupent des travailleurs ayant des domaines de compétences variés. Présents majoritairement en métropoles, on les trouve aussi dans certaines petites communes, comme à Crest, Die ou Saillans... Ils créent ainsi de nouvelles mobilités domicile-travail et un nouveau rythme de vie.

Un récent rapport de la Fondation Travailler ensemble, dénombrait près de 1800 tiers-lieux en France, dont plus de 600 en-dehors des métropoles françaises. Ces espaces de travail hybrides redéfinissent les territoires et les mobilités. Aurore Flipo, chercheuse sociologue pour l'École Nationale des Travaux Publics de l'État, s'intéresse à l'impact de ces espaces sur la durabilité urbaine et plus largement sur la durabilité des territoires. Sa recherche est notamment basée sur les mobilités des personnes travaillant dans ces lieux.

 

Est-ce que vous pouvez nous expliquer votre recherche ?

Je travaille au Laboratoire Aménagement Economie Transport, au sein d’une équipe constituée d’universitaires (Université Lyon 2) et de chercheur.es (Ministère de la Transition Écologique et Solidaire) qui souhaitons mieux comprendre les enjeux entourant les nouvelles façons de travailler, dont le coworking. 
Dans le cadre d’un projet de recherche financé par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), on s’interroge sur la reconfiguration des déplacements liés au travail grâce à ces espaces en région Auvergne-Rhône-Alpes. On a trois outils d’analyse : un questionnaire qui permet de savoir à combien de kilomètres le travailleur réside par rapport au co-working, combien de fois par semaine il y va, par quel moyen de transport, etc... Ensuite, on fait des entretiens, dans lesquels on s’intéresse à ce qui a déterminé le choix de travailler dans un tiers-lieu. Ce sont des entretiens biographiques dans lesquels on s’intéresse aussi à ce que les enquêtés faisaient avant.  Puis enfin, on a un outil GPS sur smartphone. C’est une application qui permet de retracer tous les trajets des travailleurs, cela nous permet d’avoir des données précises sur les déplacements.

 

Y a-t-il un profil de travailleurs dans les tiers-lieux ?

Il y a beaucoup d'indépendants, de freelances, de très petites structures, des associations, des entreprises... Un tiers-lieu peut aussi remplir les mêmes fonctions qu’une maison des associations. On voit beaucoup de personnes qui travaillent dans l'économie numérique. Les télétravailleurs dans les tiers-lieux sont, en majorité, des gens qui résident très loin des entreprises qui les emploient. Pour l'instant, il n'y a pas suffisamment de télétravailleurs dans ces espaces pour que ça ait un impact au niveau de la mobilité domicile-travail.
Mais ça soulève un deuxième point, qui est celui de la relocalisation de l'économie. Il y a une volonté de trouver des solutions au niveau local, des synergies entre travailleurs, et donc de cette manière on peut réduire les besoins de déplacement.  

 

Les tiers-lieux ont-ils un impact sur la santé mentale des travailleurs ?

Beaucoup d'études ont montré que les conditions de travail se sont détériorées et que les risques psycho-sociaux ont augmenté au cours des dernières années. On constate qu’il y a de plus en plus de pression, sur les salariés. Le télétravail est généralement bénéfique pour les salariés, et les tiers-lieux peuvent être une bonne alternative au télétravail à domicile. On est entouré de personnes mais il n’y a pas d'enjeu de hiérarchie, de pouvoir. Comme chacun est d’un domaine différent, les relations sont pacifiées. Le fait d'être en télétravail répond aussi aux problématiques résidentielles : par exemple pour l’arbitrage du lieu de résidence au sein des familles, des couples ou la volonté de quitter l’environnement urbain. Mais dans les zones rurales, certains métiers n’existent pas. À l’Usine vivante, il y a des personnes qui travaillent dans des organisations internationales. Il y a 20 ans, on leur aurait dit “il faut vivre à Paris ou Bruxelles". Aujourd'hui ça devient envisageable de dire “je déménage et je garde mon travail”. Les besoins des travailleurs varient, certains préfèrent venir dans un tiers-lieu pour une certaine socialisation. Ca leur permet de ne pas travailler seuls chez eux. Mais au final ça peut être paradoxal au niveau de l’écomobilité puisque ça fait des trajets en plus.

 

Votre recherche est basée sur les tiers-lieux, vous avez un bureau à l'Usine vivante, était-ce un choix ?

Oui, j'ai choisi l'Usine vivante pour savoir comment cela fonctionne au quotidien.  En faisant partie d'un tiers-lieu, je comprends plus de choses et je remarque plus de choses. Là où on trouve des tiers-lieux c'est là où il y a déjà une effervescence, c’est un lieu physique pour un réseau de personnes déjà existant.
Il peut y avoir ensuite un effet boule de neige. Par exemple, certaines personnes sont arrivées ici grâce à l'Usine vivante. Mais pour que cela fonctionne, il faut qu'il y ait des gens déjà intéressés par ce système. Il y a des territoires où les économies sont dépendantes d'un seul secteur, et on ne peut pas mettre tous les secteurs d’emploi dans un tiers-lieu. En fait, il ne faut pas penser que c'est la solution à toutes les difficultés de certaines campagnes. On voit un emballement médiatique, mais ça ne peut pas être le seul outil, il faut que ça vienne avec d'autres choses. La revitalisation des villes passe aussi par les petits commerces. Pour la mobilité, c'est pareil, ça peut passer par les tiers-lieux, mais encore faut-il qu'il soit possible d'adopter des modes doux pour venir. Le fait de mettre en réseau des ressources peut bénéficier à des circuits-courts, à de l'autopartage. C’est le cas à l’Usine vivante, comme l’association Dromolib y est présente, elle permet une sensibilisation au sujet de l’écomobilité.


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